L’édito de GNU/Linux Magazine n°189 !

L’éducation est ce qu’il y a de plus important dans notre société, car c’est ce qui permet de lutter contre toutes les formes d’obscurantisme. Le savoir est une arme de dissuasion massive permettant de prévenir bon nombre de dérives. Il est donc essentiel de le préserver et de le transmettre aux plus jeunes. Dans ce rôle de transmission, on va trouver bien entendu les parents, puis les musées et certains médias (qui ne seront accessibles que par une volonté parentale) et bien sûr les enseignants. Ces derniers agissent en suivant les directives de leur ministre à savoir la ministre de l’Éducation Nationale.

Dans le cadre du Plan Numérique à l’École, la ministre a signé un partenariat entre le Ministère de l’Éducation Nationale et Microsoft. Avant de nous en émouvoir, penchons-nous sur les termes de ce partenariat consultable par tout un chacun [1]. On trouve dans ce document cinq axes :

1. La rédaction sous l’égide des services de l’État d’une « Charte de confiance » visant à assurer la protection des données personnelles des élèves et des enseignants.

2. L’accompagnement et la formation des acteurs du Plan Numérique : il s’agit de former les décideurs des services du Ministère, les chefs d’établissements et les enseignants à l’utilisation des produits Microsoft (dans le document on parle de « technologies », mais le terme « produits » me semble plus approprié puisque l’on a affaire à des logiciels propriétaires qui n’ont rien à voir avec des technologies au sens où nous l’entendons).

3. La mise à disposition de solutions pour l’utilisation des équipements mobiles. On peut traduire cela par une mise à disposition des produits de Cloud Microsoft (Office 365 Education, Microsoft Azure Active Directory, etc.) avec la mise en place d’une plateforme d’analyse des données d’apprentissage. Bien que, là encore, on nous assure une parfaite confidentialité et sécurité des données, nous ne sommes pas dupes : Microsoft se positionne pour implanter ses solutions et ainsi être à même de posséder un maximum de données qu’il pourra rentabiliser par la suite (comme Google).

4. Une expérimentation pour l’apprentissage du code à l’école. « L’apprentissage du code »… cette expression me fait horreur ! On peut apprendre à programmer ou encore s’initier au développement informatique, mais « apprendre le code »… Quel code ? Le code de l’honneur ? Le code de la route ? Cet apprentissage se déroulera sous la forme d’une expérimentation dans une vingtaine de classes dans une ou deux académies. Les enseignants seront formés à l’animation des cours (là ce n’est pas précisé dans le document donc je l’ajoute : sur des produits Microsoft) et seront donc ensuite à même, après quelques heures de formation, d’enseigner « le code ». En tant que formateur, j’ai été confronté à de nombreux groupes dans lesquels tous les participants possédaient des connaissances de base en informatique. Dire qu’au bout d’une semaine chacun aurait été capable d’enseigner la matière que je venais de leur inculquer me paraît particulièrement irréaliste, car ils n’avaient pas le recul nécessaire. Les enseignants, ne possédant pas forcément le même bagage technique initial, bénéficieront-ils d’une formation d’une durée suffisante leur permettant d’acquérir le savoir-faire, mais surtout la théorie sous-jacente ? Enseigner ce n’est pas recracher bêtement du savoir comme on pourrait ânonner une comptine incomprise, il faut l’avoir fait sien et être en capacité de donner à l’autre la possibilité de progresser.

5. L’apport d’une aide financière ou technique aux acteurs français de l’e-Éducation (constructeurs de terminaux mobiles sous Windows, éditeurs d’applications éducatives Windows App ou éditeurs de ressources numériques et de manuels scolaires souhaitant intégrer leurs manuels numériques à Office 365 Education).

Que déduire de cette analyse ? Chacun des points énoncés ci-dessus peut être réalisé sur la base de logiciels libres. Microsoft a réussi un grand coup de lobbying, car en se positionnant aussi fortement dans notre système éducatif, il s’assure des gains considérables. En effet, les enseignants formés aux produits Microsoft utiliseront ces produits dans leurs enseignements et les enfants les utiliseront également. Par effet de boule de neige, ayant appris à manipuler des produits Microsoft, nous aurons une nouvelle génération d’utilisateurs Microsoft qui arrivera sur le marché. Il y aura bien quelques enseignants « rebelles », mais cela sera insignifiant comparé à la masse qui aura été endoctrinée. Il est bien connu que la résistance aux changements est un frein important quant à la modification des comportements et en s’attaquant aux plus jeunes, Microsoft est certain de remporter la bataille.

Ce qui est très étrange, c’est que cet accord, fortement favorable à Microsoft, a donné lieu à la publication d’un communiqué de presse en date du 30 novembre 2015 et à une communication tous azimuts du ministère de l’Éducation. Un peu comme si quelqu’un criait sur tous les toits sa joie d’avoir été arnaqué. Est-on certain de la présence de conseillers techniques compétents et intègres dans les ministères ?

Autre partenariat, un peu moins médiatisé, le partenariat entre le Ministère de l’Éducation Nationale et Cisco. Il s’agit cette fois essentiellement de formation par e-learning (Cisco Network Academy) aux technologies réseau et internet. Là c’est le coup de grâce… J’ai déjà du mal à comprendre l’accord avec Microsoft mais là, le Ministère de l’Éducation Nationale, qui a donc sous sa tutelle des Universités dans lesquelles on trouve des maîtres de conférence et des professeurs en informatique va demander à une entreprise externe de former des étudiants et des enseignants ? Et le fait d’utiliser les ressources en interne, c’est impossible ? Qui va choisir les thèmes des formations mises à disposition et les technologies employées ?

Nous ne pourrons bientôt plus nous émouvoir de recevoir des fichiers docx illisibles, car ce sera la norme, ce sera ce que le gouvernement a décidé pour nous. Les solutions libres semblaient être de plus en plus prises au sérieux, mais ces partenariats viennent tout remettre en cause en formatant les adultes de demain. La période de l’évangélisation semblait close, il va falloir repartir en campagne…

Tristan Colombo

[1] Accord de Partenariat entre le Ministère de l’Éducation Nationale et Microsoft France : http://cache.media.education.gouv.fr/file/Partenaires/17/7/convention_signee_506177.pdf