L’édito de GNU/Linux Magazine n°233 !

Linus Torvalds qui prend ses distances avec le kernel [1], Guido Van Rossum qui se retire du processus de décision de l’évolution de Python et rend son titre de BDFL (Benevolent Dictator For Life – Dictateur bienveillant à vie) [2], Richard Stallman qui démissionne de son poste au MIT et de la présidence de la FSF (Free Software Foundation) qu’il a créée en 1985 [3]… mais que se passe-t-il dans le monde du logiciel libre ?

Je ne reviendrai pas sur ces faits qui se sont succédé depuis fin 2018. Nous pouvons noter un point commun entre ces trois grandes pointures du logiciel libre : leur personnalité. Et je pense qu’une déclaration de Linus Torvalds de 2015 à la Linux.conf.au en Nouvelle-Zélande [4] pourrait s’adapter à chacun d’eux : « I’m not a nice person, and I don’t care about you. I care about the technology and the kernel — that’s what’s important to me. » (« Je ne suis pas quelqu’un de sympa, et je n’en ai rien à faire de vous. Ce qui m’importe c’est la technologie et le kernel »). En fait, ces trois personnages mettent d’abord en avant le travail avant de se pencher sur un quelconque autre critère. C’est la méritocratie : la hiérarchie s’établit par le mérite et si ce que tu fais pour le projet est bon, je n’ai pas à me préoccuper de ta vie personnelle, je ne collabore avec toi que dans le cadre d’un projet d’informatique. Il ne vous aura pas échappé, au travers de nombre de nouveaux codes de conduite de logiciels libres, que la méritocratie est de plus en plus remise en cause aux États-Unis et qu’on lui préfère la diversité. Pourtant, le code n’a pas de genre, pas de couleur, etc. ; un code est bon ou mauvais, ce n’est que du code. Et si vous vous demandez jusqu’où on peut aller, lisez la suite…

Tout le monde connaît le geste « ok » des plongeurs consistant à former un cercle avec son pouce et son index. Il n’y a aucun mal à le faire, d’ailleurs vous avez certainement vu le commandant Cousteau réaliser ce geste dans l’un de ses documentaires (bon, pour les plus jeunes peut-être pas, mais il y a certainement d’autres plongeurs célèbres). Eh bien non, la Ligue Anti-Diffamation Américaine (ADL : Anti-Defamation League) a classé ce signe dans la liste des symboles haineux : on peut y lire un W comme « White » et un P comme « Power » [5]. Pourquoi ? Simplement pour avoir cru un hoax de 2017 initié par des utilisateurs du forum 4chan [6] amplifiant la déformation de ce symbole…

Et quelle est alors la signification du poing fermé et du pouce levé vers le haut ? Certainement pas un signe d’approbation ! Moi j’y verrais un d minuscule, d comme « dead » : une menace de mort ! Il suffirait donc que quelques individus détournent des symboles courants pour en faire des signes proscrits, car haineux ou menaçants ? Jusqu’où le puritanisme américain, et nous à sa suite, va-t-il aller ? Pour ma part, dans le cadre d’un projet, qu’un code soit écrit par un alien nain, borgne, unijambiste et lépreux ou par une plantureuse blonde, ce qui va m’intéresser, c’est la qualité du code et le fait qu’il atteigne son objectif, certainement pas le fait d’avoir atteint un hypothétique quota de blonds, de nains, etc. ayant contribué au projet. Et cela vaut également pour le magazine que vous tenez entre vos mains : les articles y ont été sélectionnés pour leur qualité et non pour introduire une diversité factice d’auteurs. Bonne lecture !

[1] Message de Linus Torvalds du 16 septembre 2018 : https://lkml.org/lkml/2018/9/16/167

[2] G. VAN ROSSUM, « Transfer of power » : https://mail.python.org/pipermail/python-committers/2018-July/005664.html

[3] FSF, « Richard M. Stallman resigns » : https://www.fsf.org/news/richard-m-stallman-resigns

[4] L. TORVALDS, Keynote, Linux.conf.au, 2015 : https://youtu.be/bAop_8l6_cI (à 10mn55s)

[5] ADL, « Okay hand gesture » : https://www.adl.org/education/references/hate-symbols/okay-hand-gesture

[6] Opération O-KKK (en référence aux initiales du Ku Klux Klan) : https://archive.4plebs.org/pol/thread/114482325/

Tristan Colombo


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