L’édito de GNU/Linux Magazine n°231 !

« […] dans le passé, aucun gouvernement n’avait le pouvoir de maintenir ses citoyens sous une surveillance constante. L’invention de l’imprimerie cependant, permit de diriger plus facilement l’opinion publique. Le film et la radio y aidèrent encore plus. Avec le développement de la télévision et le perfectionnement technique qui rendit possibles, sur le même instrument, la réception et la transmission simultanées, ce fut la fin de la vie privée. »

George Orwell, 1984

Lorsqu’il y a quelques semaines nous apprenions via un article sur le site de la Nasa (retiré ensuite) que des chercheurs de Google affirmaient avoir atteint la « suprématie quantique », les réactions ont pu être variées :

– certains ont pu se dire, à l’instar de Sheldon Cooper dans « The Big Bang Theory », « La physique quantique me comble de bonheur. C’est comme regarder l’univers tout nu. J’en ai des frissons. » ;

– d’autres ont pu y voir une avancée majeure pour la recherche, le fait que la publication ait lieu sur le site de la Nasa n’étant pas anodin ;

– et les derniers ont pu simplement s’interroger sur ce que pouvait bien signifier la juxtaposition des mots « suprématie » et « quantique ».

Voir les termes « suprématie » et « Google » associés nous ramène nécessairement à « 1984 » de par les connotations politiques et militaires auxquelles ce terme nous ramène : suprématie de la race aryenne, suprémacisme blanc, suprématie des chevaliers au Moyen-Âge, etc. Mais essayons de rester objectifs et de définir précisément la suprématie quantique : il s’agit du nombre de qubits au-delà duquel aucun super calculateur ne peut rivaliser avec son équivalent quantique (un calculateur équivalent, mais utilisant la technologie quantique). À partir de 50 qubits, cette rivalité est donnée pour physiquement impossible et c’est donc à partir de là que l’on atteint la fameuse « suprématie quantique ». Intel avait déjà atteint 49 qubits en 2018, mais l’informatique quantique était sans doute moins à la mode pour que cela ait autant de répercussions qu’avec Google.

Depuis la publication de l’information, l’équipe de chercheurs de Google se mure dans le silence et ne valide ni ne dément l’information. En retirant l’article (en le « dépubliant »), Google réalise un beau coup de pub et crée le buzz tout en gagnant du temps avant de publier un article dans un journal scientifique.

Mais revenons aux implications du fait que Google aurait donc atteint la suprématie quantique (vous noterez le conditionnel, les délais de publication faisant que cet édito est écrit bien avant que vous ne le lisiez et l’article de l’annonce initiale de Google n’étant plus en ligne à cette heure, début octobre). L’ordinateur de Google aurait réussi à effectuer un calcul en 3 minutes et 20 secondes là où le plus puissant de nos super calculateurs actuels mettrait quelque 10 000 ans. Concrètement, cela signifie que lorsque ces machines seront réellement fonctionnelles, il ne servira à rien de chiffrer des données qui pourront être déchiffrées quasiment instantanément. Et, surtout, Google ayant amassé des Pio et des Pio de données personnelles depuis des années, le seul véritable frein à leur exploitation restait jusqu’alors la puissance de calcul permettant de les traiter et de les analyser. Avec un ordinateur quantique, Google atteindra peut-être effectivement la suprématie, mais pas nécessairement seulement quantique…

Tristan Colombo


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